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Interview au Monde de Sophie Binet : il est urgent d’attendre les élections !
N° 994 02/09/2026
Nous avons suivi et commenté le récent congrès de la CGT, nous
alertions sur la conversion assumée à la collaboration de classe. La
récente interview (28 août) au Monde, de Sophie Binet, sa
secrétaire-générale, confirme, on ne peut après l’appel plus creux du
CCN de la CGT fin août qu’il n’est plus question de lutter contre le
Capital, mais il est urgent d’attendre.
Dans son chapeau avant interview, le ou la journaliste du Monde écrit ceci : « La secrétaire générale de la CGT s’inquiète de la "torpeur"
du pays dans le contexte inédit d’une extrême droite proche du pouvoir
par les urnes et veut saturer le débat sur les questions sociales afin
d’empêcher une victoire du Rassemblement national (RN). ». Il
serait aisé de lui répondre que beaucoup de travailleurs s’inquiètent de
la torpeur de la CGT depuis pas mal de mois face aux attaques sans
précédent menées par le relais principal de la classe dominante,
l’exécutif macroniste allant de Hollande à Retailleau et parfois de
Tondelier à Le Pen, au moment où se construit la destruction finale de
tous les conquis sociaux de 45, à commencer par la Sécurité sociale.
Cela d’ailleurs se vérifie dans cette intention de « saturer le débat »
et pas d’organiser la riposte de classe contre la Bourgeoisie
capitaliste et ses fondés de pouvoir. La mise sous l’éteignoir de la
lutte des classes nourrit toutes les idéologies participant au jeu (bien
fourni en apparence) de la classe dominante, à savoir tous les partis
politiques représentés au Parlement, et pas mal au-delà. Ayant, dans le
discours, depuis le dernier congrès et, dans les faits depuis un an,
après la destruction de la riposte initiée le 10 septembre 2025,
substitué la lutte contre « l’extrême-droite » à la lutte de classes
contre le Capital, la CGT est désormais franchement sur la route de la
collaboration de classe et cette interview ne démentira en quoi que ce
soit cet état de fait objectif.
Au
fil de l’interview, même habitué au discours convenu, sans épine un
tant soit peu révolutionnaire de Sophie Binet, on peut parfois être
encore ébahi. Ainsi cette phrase : « Mais, aujourd’hui, le seul critère d’appréciation du patronat, c’est son intérêt financier. ». Une phrase précédente : « Cela confirme que, pour le Medef, il n’y a que l’argent qui compte. »
nous indique qu’il existe de fortes probabilités que la
secrétaire-générale de la CGT soit en passe de découvrir la lune : les
capitalistes seraient intéressés par le seul profit (ce mot n’est pas
écrit, donc fort probablement pas prononcé) ! Il était temps de s’en
apercevoir. Mais, il n’y a pas cela uniquement. Dans la citation
initiale, le mot essentiel est « aujourd’hui ». Cela signifie,
qu’auparavant, le patronat avait d’autres critères d’appréciation que
son intérêt financier. On se demande bien lesquels. Il s’agit
objectivement de dire qu’avant, lorsque le FN/RN n’avait pas cette
importance, fabriquée par les divers gouvernements qui se sont succédé
au pouvoir depuis quarante ans en appliquant le même politique ; avant,
donc, le patronat était respectable car il ne pensait pas qu’au profit.
On aurait tendance à vouloir conseiller à la secrétaire-générale de lire
« Salaire, prix et profit »
de Karl Marx, de s’enquérir un peu de la baisse tendancielle du taux de
profit, mais tout cela est peine perdue, on le sent bien. Elle n’est
pas là pour ça, tout ce que la CGT écrit depuis qu’elle en est sa
principale dirigeante est une mise sous silence de la conflictualité des
classes sociales, un plaidoyer pour la « gauche », une tolérance du
pouvoir actuel, le pire de la VèmeRépublique et une idée fixe
sur « l’extrême-droite », sans analyse de la politique actuelle ayant
mis en place, d’ores et déjà des mesures à caractère fascisant, et
surtout sans aucune analyse de classe. C’est un choix délibéré et la
mission de Sophie Binet depuis on élection à la direction à la CGT est
de la sortir des rails de la lutte des classes.
Comme
à son habitude, la secrétaire-générale s’attarde sur les questions
électorales dans un moment où l’ampleur des coups portés aux salariés
nécessiterait de se focaliser sur la lutte plutôt que sur les élections.
A la lire, une fois de plus, on se trouve face à une opération
semblable à celle de 2010, au moment de la bagarre des retraites : la
gauche arrivera au pouvoir et annulera la réforme. Il s’agit de vendre
la solution électorale pour mieux cacher que la CGT n’est absolument pas
à la hauteur en matière d’organisation de la riposte et de combat
contre le Capital. Et de tartiner, comme à chaque fois, la ritournelle
de « l’extrême-droite ». Ainsi, les seules critiques formulées contre le
patronat dans cette interview tournent autour du fait qu’une partie du
patronat est en train de faire la courte échelle à l’extrême-droite ;
en-dehors de cela, le patronat ne constitue pas un ennemi de classe, le
concept même de classe sociale est d’ailleurs absent du discours de
Sophie Binet, et ce n’est pas un hasard. La classe capitaliste,
rappelons-le à la secrétaire générale ne fait la courte échelle à
personne, elle réfléchit à qui dirigera bientôt le pays en tant que son
fondé de pouvoir. Et le discrédit des macronistes, de Hollande à
Retailleau, l’oblige à regarder ailleurs et à éventuellement envisager
des hommes de paille pris dans d’autres courants idéologiques, le RN est
donc une option sur la table pour l’ensemble de la Bourgeoisie
capitaliste. Enfin, on ne peut ô combien tiquer encore sur la
méconnaissance de l’histoire dont fait preuve Sophie Binet. Dans
l’habituelle rhétorique anachronique comparant le RN au fascisme des
années 20/30, elle reproche au patronat de ne pas s’inquiéter du risque
d’arrivée au pouvoir du RN. Elle a cette phrase : « Cette amnésie du patronat est honteuse. ».
Le mot amnésie est d’une stupidité sans nom. Le patronat a totalement
collaboré avec les nazis entre 1940 et 1945. Il s’agit, là encore, sans
le dire tout à fait, mais en le pensant très fort, de théoriser un
mythique axe républicain, dans lequel il faut absolument inclure le
patronat Foin du Capital, haro sur un des courants idéologiques à son
service, en épargnant non seulement tous les autres, mais aussi la
classe capitaliste en tant que classe aux intérêts communs, visant une
politique répondant à la baisse tendancielle du taux de profit, avec ou
sans le RN.
A
l’occasion de son discours sur la canicule passée et le manque de
moyens que la secrétaire-générale a un constat juste, mais,
immédiatement après, une explication erronée prouvant encore son besoin
d’épargner les gens en place, afin de désigner un unique ennemi,
« l’extrême-droite » : « Cet été catastrophique est le fruit de dix
années de politique d’austérité macroniste, qui ont laissé nos services
publics dans un état de paupérisation complet. ». Oui, c’est le
résultat de la politique menée par Macron et les siens au nom du
Capital ; mais non, ces gens n’ont pas laissé les services publics dans
un état de paupérisation, ils ont patiemment organisé leur disparition.
Quant à la riposte, elle n’est encore une fois envisagée que contre le
RN et en-dehors des affrontements de classes. Interrogée pour savoir si
la CGT organisera des manifestations en cas d’arrivée de Le Pen au
pouvoir, Sophie Binet a cette réponse, à la fois dilatoire et tellement
éclairante sur le fait que la lutte sociale n’est pas sa préoccupation :
« L’enjeu pour nous aujourd’hui, c’est de tout faire pour empêcher
cette victoire du RN. Il n’y a rien d’inéluctable. On a réussi à
empêcher leur victoire en 2024, on peut le refaire. ». L’enjeu est
donc non en termes de rapport des forces dans les entreprises et dans la
rue, mais en termes de magouilles électoralistes, comme en 2024. Cette
« stratégie » n’a d’ailleurs pas fonctionné. Le regroupement de tous les
partis, y compris ceux en place, a permis seulement un recul afin de
mieux sauter et la politique prônée par le RN a partiellement déjà été
mise en place depuis 2024 et le même RN a participé à la large majorité
au Parlement qui soutient le gouvernement.
Ensuite,
les éléments de langage utilisés sont ceux de la social-démocratie.
Ainsi, la secrétaire-générale se demande naïvement : « Pourquoi le gouvernement ne veut-il pas prendre l’argent là où il est ? »,
alors qu’on se fatigue à tenter d’expliquer, car c’est très simple, il
n’est pas là pour ça, il applique la feuille de route du Grand Capital,
consistant à taper dans le travail vivant à cause de la baisse
tendancielle du taux de profit. Et, pour ne rien gâcher, nous avons
droit au sempiternel : « Dans notre pays, les richesses sont mal réparties : le problème est là. ». Eh non, le problème n’est pas là. Le concept de « répartition des richesses »
ne sert uniquement à cacher la vraie question : qui créée les richesses
et qui en tire profit ? Les prolétaires créent les richesses et les
possesseurs des moyens de production et d’échanges, c’est-à-dire les
capitalistes, ils en tirent profit. La question n’est pas de mieux
répartir les richesses, mais d’exproprier les capitalistes et de
socialiser les moyens de production et d’échanges.
Le constat, parfois juste : « Le
macronisme est un cauchemar sans fin pour les travailleurs : chaque
année, le gouvernement et le patronat nous font les poches alors
qu’elles sont de plus en plus vides. » ou encore : « Pour des
millions de salariés, c’est la rentrée de l’angoisse : les prix
continuent à augmenter. Ils vont devoir choisir pour leurs enfants entre
un nouveau cartable et l’inscription au football. », n’entraîne
pourtant pas la direction de la CGT à appeler à une large riposte des
travailleurs, sans concession et de manière déterminée, encore moins à
l’organiser. Sophie Binet évoque des dates, en particulier le 29
septembre, mais s’en tient là. Et, évidemment, le journaliste ne pense
pas à lui demander si elle pense que cela suffit, ni si c’est à la
hauteur des enjeux. Enfin, on ne peut qu’être frappé par cette phrase
suivant l’appel aux agents publics à se mobiliser le 29 septembre (appel
à une journée noire par la grève, par la grève la plus forte
possible) : « Montrons-leur ce qu’est qu’un pays sans hôpital, sans
collège, sans université, sans éboueur, sans administration et sans
sécurité. ». Cela part d’un bon sentiment, mais c’est complètement coupé du réel. Il n’’existe aujourd’hui,
sans aucune grève, des journées sans hôpitaux, des bacheliers sans
universités, des élèves sans cours au collège. Malgré certains mots, il
semble que la direction de la CGT ne mesure pas l’état réel de la
catastrophe sociale dans ce pays, en termes de destruction des services
publics et de la Sécurité sociale. A vivre trop loin des prolétaires,
même et surtout en voulant parler en leur nom, on passe totalement à
côté de leur vie réelle, ceci est quand même embêtant quand on est
dirigeante d’une organisation qui se réclame encore parfois de la lutte
des classes.
publièe par Communistes Hebdo
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